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dimanche, 09 mars 2008
Artefact de Dantec
Par Rémi Lélian
Après l’ultime volume du T.D.O. Dantec revient à la prose romanesque avec Artefact, roman machine, et labélisé en tant que tel d’un numéro de série, comme son sous-titre l’indique : Machine à écrire 1.0., mais c’est aussi un roman trinitaire et expérimental scindé en trois parties qui, bien que chacune équivalent à elle seule un roman, s’imbriquent l’une dans l’autre pour résonner ainsi en écho au Mystère de la Trinité, que le romancier canadien se propose d’explorer tout du long des 566 pages de ce nouveau livre.Vers le nord du ciel
Roman Machine alors puisque le style de la première partie semble plus proche d’une écriture lourdement démonstrative que des subtilités magiques de la langue de Racine ─ écriture machinique refermée sur elle-même, avec ses redondances multipliées jusqu’au vertige, lassantes tant elles paraissent relancer artificiellement la narration, qui n’en a pourtant pas besoin, comme si l’auteur espérait tromper son lecteur sur la pauvreté de son style avec quelques procédés grossiers capables de noyer la maladresse sous les oripeaux d’une fausse grandiloquence. L’histoire elle-même s’approche plus de la série B voire Z que de l’aventure romanesque. Cependant Dantec semble moins intéressé par la tenue de son récit que par les figures et les concepts qu’il en dégage, les personnages devenant de la sorte les réceptacles cathartiques où s’amalgament les interrogations du romancier sur la filiation, la grâce et la transcendance, le tout projeté sur la toile de fond cataclysmique des attentats du onze septembre. Aussi faut-il patienter jusqu’aux dernières pages de Vers le nord du ciel pour retrouver le narrateur génial de Cosmos Incorporated. C’est que Dantec n’est pas à prendre à la légère, et bien loin de l’image médiatique qui nous le montre en graphomane vindicatif, il semble mieux se connaître que nous ne pourrions le croire. Certes, son écriture est pleine de défauts, faite de formules à l’emporte pièce et de facilités stylistiques, mais ces défauts, Dantec les maîtrise et les retourne sur eux-mêmes pour finir par les transcender à l’intérieur d’une narration dont la puissance approche celle du Dostoïevski de Crimes et châtiments, tant il est comme lui capable d’envoler un récit neutre vers le sublime, l’espace des dix dernières pages, sans que le lecteur n’eut soupçonné un instant auparavant à quelle altitude il s’apprêtait d’être élevé.
Artefact : le lyrisme des machinesCependant avec la seconde partie éponyme, le style s’assouplit ; plus calmes, les phrases s’enchainent et les répétitions s’estompent pour abandonner leur place à une étrange poésie robotique dont la mécanique, après s’être rodée lors de la première nouvelle, commencerait à trouver là son rythme essentiel. Ce que nous prenions simplement pour une incurie technique ─ peut-être en est-ce d’ailleurs, mais, alors, domptée en une direction choisie ─ nous apparaît maintenant comme le matériau adéquat à ce triptyque mécanique. Il y a donc une dynamique qui rayonne du plus profond de chacune des pièces de ce volume, où les figures mythiques de l’extraterrestre, de l’écrivain et du tueur en série, nous permettent d’approcher les abîmes en lesquels se désintègre l’âme humaine. L’identité, la responsabilité, la personne, l’altérité, déclinent leurs variétés sémantiques et psychologiques au fil des trois récits tandis que Dantec les passe au crible de la fiction comme pour en fixer, sur papier, la paradoxale réalité de chair. Il ne s’agit plus alors d’une littérature récréative mais d’une ascèse métaphysique et spirituelle qui remue l’âme et la chair tandis qu’en contre plongée, le Verbe la surplombe. L’écrivain n’est plus un technicien méthodique affairé à son ouvrage mais le prisme chaotique au travers duquel la réalité prend corps et forme, rejouant sans cesse son rôle d’écrivain à l’aune des phrases qu’il est en train d’écrire. Avec la nouvelle Artefact Dantec nous livre là son récit le plus expérimental mais aussi le plus intime puisqu’il y confond la narration et le narrateur dans une gémellité trouble qui décalque l’auteur à la place du Créateur pour le positionner en dieu inconscient, étranger à lui-même, sujet du livre qu’il écrit et dont il ignore pourtant le scénario.
Le Monde de ce Prince : généalogie du Mal
Mais il y a chez Dantec d’autres transformations, et des grâces du baptême, il connaît aussi, son tragique et antérieur pendant, la Chute pour lui consacrer l’ultime partie de son roman ; assurément un de ses textes les plus forts et les plus violents écrits à ce jour, et qui recoupe peut-être un pari littéraire des plus audacieux : attacher sa prose à la définition du mal. Une nouvelle fois l’histoire importe peu, et les péripéties scénaristiques ont moins de valeurs que la pulsation métaphysique du Mal à l’étude de laquelle s’attèle Dantec. Le lecteur poussé dans ses retranchements ne peut que plier face au Mal, décrit, ici, en opposé des deux autres récits, Vers le nord du ciel et Artefact, dans sa plus implacable variété, dans son fanatisme impérial. Vision terrible et désenchantée où l’horreur va de pair, et en intensité montante, avec l’unique réalité dont elle semble être la dernière mesure et l’axiome définitif. Dantec se fait juge implacable d’un monde déjà condamné ; il tient bon les enjeux de sa nouvelle grâce à une cohérence philosophique à laquelle il ne se soustrait jamais, et qui le place en tête de liste de ces auteurs visionnaires capables de révéler d’un même geste vers quels abîmes nous nous dirigeons et comment nous nous y sommes acheminés jusqu’à présent.
Pour conclure, Artefact par ses qualités et ses défauts figure peut-être parmi les premiers authentiques romans de l’ère du nihilisme, comme Drieu en son temps avec Gilles faisait corps avec la décadence. Plus encore, il est à l’image de son auteur : un génie maladroit, presqu’aussi tapageur qu’il est subtil, et dont on peut dire avec certitude qu’il est aujourd’hui l’un des rares écrivains, en France, à véritablement construire une œuvre.
Rémi Lélian
Maurice G. Dantec, Artefact, Albin Michel, 2007, 566 pp.
13:49 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : critique, les epees, revue, dantec, lelian



Commentaires
Voilà qui donne envie d'une plongée dans l'oeuvre bien davantage qu'une critique apologétique sans nuance.
Il en va des oeuvres comme des personnes, on ne les aime vraiment que lorsqu'on sait les prendre en entier.
Ecrit par : WO | lundi, 24 mars 2008
"qu’il est aujourd’hui l’un des rares écrivains, en France, à véritablement construire une œuvre."
Ceux qui critiquent ses maladresses le savent bien, au fond. C'est même pour ça qu'ils les critiquent, ces maladresses.
Ecrit par : XP | samedi, 31 mai 2008
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