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dimanche, 09 mars 2008

Cercle, de Yannick Haenel

Par Rémi Lélian 

727761119.jpgOn aurait presque oublié devant la mainmise d’une littérature formatée systématiquement sur les mesures du médiocre, qui n’a plus de littéraire que le nom, que l’écriture est d’abord une ascèse avant que d’être une grâce, et que si une vie ne tient pas nécessairement la gageure d’un poème, l’écriture, elle, équivaut bien souvent, pour ceux qui ont bâti entre ses lignes leur maison d’existence, à la Vie dans son principe le plus extrême. Haenel, avec Cercle, nous rappelle donc l’essence même du littéraire qu’il définit comme un mode d’existence voire comme LE mode d’existence par excellence.

Cercle I : Inventer son souffle parmi les phrases
Avec ce nouvel opus Haenel reprend, donc, les obsessions qui traversaient déjà ses livres précédents1, le règne impérieux du nihilisme et son antidote ; la littérature. Il y invente un monde de phrases parmi lesquelles il se glisse, et où, de saut vers l’abime en volutes érotiques, il tâche de « reprendre vie ». D’abord des phrases qui s’égrènent et se compilent, des phrases qui en viennent, peu à peu, à former un credo. Une correspondance de figures et de couleurs qui dans un logique rimbaldienne découvre une capitale, Paris, sous le jour neuf d’un enchantement poétique. Le narrateur, de Notre Dame aux répétitions de Pina Bausch, s’exhausse, aux rythmes des phrases qu’il se murmure, hors des jours à chacun dévolus, insufflant à la moindre de ses rencontres l’exigence d’une vie consacrée par l’art et l’érotisme. Loin de la chair triste et des slogans vides il prend le monde à contrepied comme pour en dessiner une vérité plus authentique, et enfin le retrouver avec gratitude quand d’autres le quittent plein de colère et de ressentiments. Dans ce premier Cercle le monde se fait dévoilement permanent et le narrateur après avoir abandonné son travail sur un coup de tête, largué les amarres qui l’attachaient au quotidien comme on plonge dans le gouffre de Baudelaire ─ « pour y trouver du nouveau », évalue là la mesure de sa quête. Son programme : abandonner un monde voué à la mort et au nihilisme pour mieux s’y glisser, et au plus sensible de son être intime traverser, enfin, et la mort et le nihilisme.

1277558673.jpgCercle II : L’Enfer
« Tu veux ma mort ? Prends-la, moi je garde ma vie ! » lance Jean Deichel, le héros de Cercle, à un homme qui le menace d’un couteau. Ainsi le périple initiatique qui emmène le narrateur de Notre Dame à Auschwitz, et lui fait traverser l’Europe, restera à l’aune de ce défi : recomposer, à mesure que le roman s’écrit sous les yeux du lecteur, les mots  enchantés qui appellent la vie et conjure la mort, tandis qu’il s’enfonce jusqu’à l’origine même du nihilisme occidental. La légèreté de la première partie laisse place à la face pluvieuse et noire d’un monde détruit, Berlin puis la Pologne, où gisent en hallucinations des personnages obsédés par la destruction qu’ils rejouent continuellement sans parvenir pour autant à la dépasser. Le roman pivote alors, en son point central, et retourne sur le visage joyeux des premières pages un masque de cauchemar. La magie érotique du début cède son trône de chair à une pornographie lugubre faite de sang et d’errances à moitié psychotiques. Le narrateur perd ses phrases, souffre dans son corps et s’enténèbre de délires avant de se ressaisir : « Il faut reprendre vie ! ». C’est donc traversé par l’évènement capable de juguler le ton monocorde du nihilisme qu’Haenel avance sa littérature, et c’est en écrivant qu’il redécouvre l’ordre intimé à l’origine de son histoire ; l’œuvre semblable à la vie, mais aussi, et surtout, la vie comme une œuvre. Tel est, pour Haenel, l’évènement absolu : la Vie sacrée, capable de briser le nihilisme d’un jet vertical quand il nous oblige au contraire à vivre allongés… en somme une extase…

Cercle III : Extases
La langue d’Haenel illustre on ne peut mieux cet hédonisme soucieux, qui, plutôt que d’étouffer sous la jouissance, sait recueillir et cultiver son désir. C’est une poésie douce et légère, qui enfle sans jamais s’alourdir, et s’envole en de belles métaphores ciselées. Rien ne semble grave quand on le lit tandis que tout est pris au sérieux, cependant que tout fait signe et sens. Peut-être sont-ce là, d’ailleurs, les limites de ce livre qui à force d’enchainer les extases et d’en dégager, loin d’elles, la part obscur, qui les gouverne pourtant longtemps après qu’elles soient retombées, donnent l’impression de rater cette part essentielle, tenant l’homme plus certainement que quoi que cela soit d’autre : la souffrance. Or, la souffrance vécut par le narrateur, bien réelle quoique atténuée sous l’effet d’une langue primesautière,  ne ponctue ses illuminations répétées que par à-coups comme pour par son négatif indiquer la route à suivre, tandis qu’elle est plus sûrement l’ingrédient d’une alchimie mystérieuse qui par le sacrifice offre l’extase, et non pas seulement un seuil à dépasser auquel il faudrait savoir un jour mettre terme. Mais là n’est pas nécessairement le propos d’Haenel qui désire surtout faire œuvre de Joie et retrouver par une Vie libérée d’autres symboles tutélaires et d’autres lois que celles qui nous asservissent. Un panthéon tourbillonnant se dessine tout au long de ce livre duquel se dégage quelques figures essentielles invoquées en chapelet, Moby Dick, Dostoïevski, Flaubert, Ulysse, les femmes, la femme, la danse et les statues, qui reviennent en cercles magiques, jusqu’à la mystique juive qui, à la fin, nous laisse penser qu’à travers le vide, les femmes, et les phrases, Haenel découvre sans le savoir, plus encore qu’une Vie authentique, ce Dieu sensible au cœur que Pascal nous raconte… 
                       

 

Rémi Lélian


Yannick Haenel, Cercle, Gallimard, 2007, 498 pp.

 

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