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samedi, 31 mai 2008

RETOUR SUR LE FEU SACRE DE REGIS DEBRAY

 

 

            De Gaulle disait qu’il fallait « partir du point le plus éloigné ». Régis Debray part d’un « point éloigné », par sa situation en matière de foi et de religion, mais aussi en raison des lois des sciences religieuses modernes qu’il adopte, impliquant la distance de la méthode. Cela ne m’empêche pas de considérer son travail comme l’un des plus utiles et des plus stimulants – quoique je ne me prétende ni théologien ni spécialiste des religions. Sorti en 2003, Le Feu Sacré n’a pas perdu un iota de sa force ; cet essai fait partie de ces livres qui invitent constamment au dialogue avec l’auteur, qui éveillent des questions multiples, et qui entrent en débat avec d’autres auteurs contemporains : sociologues des religions, penseurs, politologues, etc.

 

            Cet essai s’adresse bien au public français d’aujourd’hui ; dans de nombreux pays du monde, il paraîtrait étrange et déroutant, parce que des habitudes religieuses collectives y sont vivaces. Avec quelle force d’argumentation Régis Debray dénonce la bêtise humanitaro-progressiste qui règne en France, le sectarisme avec lequel les petits marquis, suppôts des Lumières les plus étroites, pensent et ne pensent pas le religieux. Les premiers chapitres de ce Feu Sacré emplafonnent les tabous et la sottise qui roucoulent des binômes saugrenus : Dieu ou la paix, les Lumières ou l’Obscurantisme, la liberté humaine progresse avec le déclin des religions, etc, etc.

 

            A ce point de vue, ce livre s’avère extrêmement utile et stimulant. A l’instar de toute une tradition sociologique (pas seulement française), Debray envisage la positivité du fait religieux. Il en montre l’utilité (sociale, psychologique, politique) pour les hommes, et il explique pourquoi l’humanité ne peut s’en passer. Cinq chapitres fortement bâtis invitent à cette réflexion sur les religions : « Fraternités », « Hostilités », « Identités », « Unité » et « Actualité ». L’image de la France antireligieuse y apparaît comme une sorte de monstre isolé et dégoûtant. Partout dans le monde, l’élément religieux se réveille, jusqu’en Chine, où l’Etat a fêté Confucius, pays qui se réenchante peu à peu. L’Afrique, un morceau d’Asie, le Moyen Orient et le Proche Orient, les Etats-Unis, l’Amérique du Sud, la planète est rapidement passée en revue pour démontrer la persistance, le renouvellement de ces religions que les benêts croyaient devoir disparaître. Tout autant que Jean-François Colosimo, mais avec la distance d’un commentateur extérieur à son objet, Régis Debray démontre à quel point le monde contemporain est incompréhensible si l’on ne considère pas le phénomène religieux en tant que tel. Il constitue une clef des comportements collectifs. Et notre auteur explique pourquoi. Le besoin religieux est vital chez l’homme. La religion lui est nécessaire pour vivre, se définir, exister individuellement et collectivement. La glace de la raison ne lui est pas naturelle, ni toujours aimable. « Être privé de symbole, c’est-à-dire de partage, c’est être condamné à mort » (p. 349) – de cette seule phrase, on pourrait tirer un véritable traité sur le projet monarchique dans la société moderne, mais ne débordons pas les limites de notre analyse.

 

            On se souvient peut-être que les chasseurs de réactionnaires ont imaginé chez Debray une forme de maurrassisme. Ils n’ont pas expliqué pourquoi. Ils montrent par là qu’ils ne connaissent ni Maurras, ni Debray. Ils attribuent cette conjonction de vue – ils ne vont pas jusqu’à parler d’influence – au fait que Debray, dans une attitude agnostique ou athée, envisage la part positive de la religion dans les sociétés humaines : part humaine, mesurable, constatable à vue de terre. La religion détermine la civitas, elle édifie des civilisations, inscrit l’homme dans la durée, etc. Pour Debray, « une religion assure le succès reproductif du groupe qui se reconnaît en elle » (p.343). Il est vrai que Maurras, comme Debray, était lecteur d’Auguste Comte, sans être vraiment comtien ; et que la sociologie l’a aidé à modeler sa pensée politique. Mais le point de jonction est tellement restreint qu’il n’est pas pertinent de s’y attarder ; il ne rend aucun service. On ne passera pas en revue les sociologues qui ont souligné le caractère profondément social des religions, et qui ne sont pas, pour autant, des « maurrassiens ». Mais surtout, un ouvrage comme Le Feu Sacré ne part absolument pas des mêmes prémices que La Politique Religieuse de Maurras. Ce dernier, né en 1868, ne concevait pas la France autrement que chrétienne – et pas seulement charpentée par « l’Eglise de l’Ordre », comme le montrent ses pages sur Jeanne d’Arc et sa correspondance avec Lisieux. Continuateur de Le Play, Taine et Renan, lecteur des Indianistes anglais, et d’une foultitude de penseurs et d’historiens (Fustel de Coulanges), Maurras a défini l’essentiel de sa pensée entre 1886 et 1912 environ. Il est très difficile d’imaginer ce qu’il dirait aujourd’hui ; un tel jeu trahirait nécessairement le mépris de l’histoire.

 

            Ce que nous savons, c’est que Maurras évoquait très peu le rôle tenu par les « religions » dans la conflictualité humaine, notamment dans les guerres. Il reconnaissait la religion musulmane de l’Algérie et du Maroc tout en admirant le travail des Missionnaires, dans une vision coutumière proche de celle de Lyautey. De la même façon, un peu abstraite, il disait respecter le judaïsme. Comme le montrent ses articles de la Grande Guerre, le christianisme se rattachait – selon lui – à un esprit profondément pacificateur, expression du sublime dans l’art de la civilisation : il faudrait citer ici ses pages sur Pie X et Benoît XV. Son œuvre, ses articles montrent sa compréhension des religions antiques, mais ne présentent que des aperçus sur les religions non-chrétiennes dont il fut contemporain. Il appartient à une autre époque. Debray, quant à lui, envisage les principales religions du monde, il les convoque dans son grand champ d’investigation. Dans le chapitre « Hostilité », au contraire de Maurras, Debray insiste sur le rôle des religions dans les guerres. Il le fait très subtilement, en s’opposant aux bénis oui-oui qui bouffent du religieux tout comme à l’angélisme politique de certains croyants. Les religions produisent des guerres, non parce qu’elles seraient intrinsèquement mauvaises, enchaînées à une ubris criminelle, mais parce que l’homme a besoin de rencontrer l’hostilité (la sienne, et celles des autres) pour forger son identité. Il fait la guerre à partir ou en dépit de la religion, il la fait de toute façon. Il y a là, à mon avis, une intuition profonde, à partir de laquelle on peut construire des hypothèses, et dont on peut tirer un instrument de sagesse. Les religions n’empêchent pas et provoquent parfois les guerres parce que l’impondérable ne fait pas le poids ; la ‘religion’ comme telle (que Debray distingue de la spiritualité) ne constitue pas le pansement de la nature pécheresse de l’homme. Il a toujours existé des évêques menteurs, des prêtres assassins, des clergés véreux. L’église visible n’est pas l’Eglise invisible. La lourdeur humaine peut attirer le message divin vers le bas. La religion n’est pas la Transfiguration, encore moins la Béatitude. Les signes extérieurs de religion ne constituent pas la conversion, ils peuvent tout au plus en témoigner. Cette interprétation classique (songeons ici aux écrits de Jean Daniélou, de Jean Guitton ou de Gustave Thibon) ne neutralise pas tout le discours critique de Debray : oui, la contradiction est bien dans l’homme, oui, l’homme est parfaitement capable de s’organiser en lourdeur sociale, en gros animal, pour écraser une minorité, et pour faire de la lumière divine le triste flambeau qui éclaire le bourreau. A l’oublier, les croyants deviendraient immédiatement des pharisiens, des gens moraux.

 

            La démarche comparatiste conduit Régis Debray à un excès qu’il faut souligner – la polémique, une certaine acrimonie caractérisent fréquemment son ton. Selon lui, le christianisme explique les erreurs du christianisme par le manque d’éducation chrétienne, l’insuffisance de l’évangélisation. Il situe le problème au niveau de la sociologie. Il ironise au lieu d’envisager pleinement la question de la liberté humaine et celle de la grâce ; il semble oublier que l’amour chrétien tend à submerger l’identité chrétienne elle-même – jusqu’au risque du relativisme. Or, comment adresser un reproche au christianisme sans considérer cette pièce centrale de sa théologie, celle dont dépendent son sens autocritique et sa compréhension de l’échec de la conversion ? Quoique Debray soit surtout en dialogue avec le christianisme, il ne m’a pas semblé convaincant sur ce point. Héritier du positivisme, il nous explique qu’il y a dans le fait religieux un « fatum », une nécessité (heureuse ou malheureuse) qu’il convient de comprendre et d’observer ; il veut tenir la balance égale entre toutes les religions. Il titille le christianisme lorsqu’il jouerait à ne pas être une religion. D’un point de vue chrétien, on pourra mesurer avec une tristesse fraternelle cet éloignement, d’autant que notre philosophe se montre toujours franc et courtois. On regrettera quelques généralisations, et les réductions que Debray commet sur la manière dont les églises chrétiennes interprètent les autres religions (il la limite à un « chez soi », un « ça m’suffit », pour reprendre des expressions orales comme il les aime). On lira avec intérêt les objections posées au schéma triadique et à la théorie du sacrifice qui sont au centre de l’anthropologie religieuse de René Girard (p. 437-445).

 

            S’il est hors de question pour moi d’exprimer ici un point de vue maurrassien (Maurras étant infiniment plus complexe et mouvant que tout ‘maurrassisme’, qui n’est généralement qu’une sottise de brutes), il est possible en revanche de constater le formidable écart qui sépare les deux penseurs. Au lieu de la tournure synthétique qui gouverne les textes politiques et historiques de Maurras, le travail de Debray est essentiellement prospectif. Il lance des pistes, des hypothèses, il cherche même à oublier toute une sédimentation érudite qui empêche de mesurer la réalité humaine. Sa volonté d’innovation lui fait comparer la vie religieuse et la vie biologique (chapitre : « Unité ») ; il donne une analyse très intéressante de la haine (p. 141-142). Enfin, tout l’essai de Debray repose sur une distinction préliminaire entre la religion et le spirituel (l’élan de communion et de mystique, au-delà des formes et de la rationalité). Le soupçon de maurrassisme ne forme en fin ce compte qu’un débat superficiel, une « litanie bête » (comme le disait Philippe Ariès) destinée à décrédibiliser un penseur qui embarrasse par les vérités qu’il énonce.

 

            Debray parle en anthropologue du religieux. Peu lui importe que la religion soit celle de la Rome antique ou bien le judaïsme, puisqu’il envisage tout aussi bien les faits et comportements extérieurs aux religions dites instituées, et qui attestent la constante vitalité de la force symbolique qui fait parler et agir l’humain. Courageusement, il va à l’encontre de la religion de l’antireligion, qui n’est généralement qu’une interminable dénégation. Face aux pierres sacrées, aux cathédrales, aux manuscrits inspirés, l’essayiste se trouve face à un silence où il ne perçoit pas la présence secrète des anges. C’est là une vérité intime (elle apparaît surtout p. 337) qu’il faut respecter, qui incite à la prière plus encore qu’au regret. L’important est que, du point éloigné qu’il occupe dans l’espace intellectuel français, Debray apporte une intelligence sceptique et honnête, des éléments de contradiction, des objections dont tout le monde peut tirer profit. Et cela, dans le but d’une communion réaliste entre les hommes.

 

A.C.

 

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