lundi, 12 mai 2008

Un flic dépressif de plus

Par Gilles Chabrier

1436841725.jpgJacques-Pierre Amette (Goncourt 2003) vient de publier un nouveau roman policier : Le Lac d’or. Le brave communiquant qui en a rédigé la quatrième de couverture, nous assure que nous allons y retrouver « la sombre acuité d’un Simenon ». Bon, voilà qui est déjà suspect. Comparer un auteur, c’est souvent reconnaître qu’il n’a aucune originalité et que du coup mieux vaut parler d’un autre pour le présenter… J’avoue que quand je veux lire un Simenon, je lis un Simenon, quitte à paraître un esprit tordu. Le belge en a suffisamment écrit pour que n’en ai pas épuisé le stock. Mais finalement, une fois embarqué dans la lecture de ce faux Simenon, j’avoue avoir tempéré ma hargne contre le brave communiquant.  Car en fin de compte il a plutôt bien posé le problème du Lac d’or : quoi de neuf ? quoi d’original ? Rien, non vraiment rien, et j’ai cherché pourtant. Un épisode de plus de la longue série des polars. Vraiment le Lac d’or ne se démarque pas : un flic pommé qui prend des cachets, qui traîne dans les bistrots et à des problèmes avec sa hiérarchie, une prostituée qui baise bien mais qui est assassiné (c’est triste la vie dans les romans policiers), des chinois souriants, des suspects suspects, des ambiances interlopes, des lumières blafardes, des cages d’escaliers qui puent, des ordures dans les rues, etc. Dire que le roman dépeint un Paris souterrain est bien abusif. Amette cite les noms de rue mais ne s’attarde guère au-delà. Tout promeneur patenté du XIIIe arrondissement sera déçu. Certes, tous les canons du genre sont respectés, mais du coup c’est audacieux comme une copie de bac. Attention, ça n’exclut pas que ce soit bon. Le lac d’or se lit en deux heures sans décrocher. Mais un bon roman policier de plus, à quoi bon ?



Jacques-Pierre Amette, Le Lac d’or, Albin Michel, 15€

 

dimanche, 09 mars 2008

Cercle, de Yannick Haenel

Par Rémi Lélian 

727761119.jpgOn aurait presque oublié devant la mainmise d’une littérature formatée systématiquement sur les mesures du médiocre, qui n’a plus de littéraire que le nom, que l’écriture est d’abord une ascèse avant que d’être une grâce, et que si une vie ne tient pas nécessairement la gageure d’un poème, l’écriture, elle, équivaut bien souvent, pour ceux qui ont bâti entre ses lignes leur maison d’existence, à la Vie dans son principe le plus extrême. Haenel, avec Cercle, nous rappelle donc l’essence même du littéraire qu’il définit comme un mode d’existence voire comme LE mode d’existence par excellence.

Cercle I : Inventer son souffle parmi les phrases
Avec ce nouvel opus Haenel reprend, donc, les obsessions qui traversaient déjà ses livres précédents1, le règne impérieux du nihilisme et son antidote ; la littérature. Il y invente un monde de phrases parmi lesquelles il se glisse, et où, de saut vers l’abime en volutes érotiques, il tâche de « reprendre vie ». D’abord des phrases qui s’égrènent et se compilent, des phrases qui en viennent, peu à peu, à former un credo. Une correspondance de figures et de couleurs qui dans un logique rimbaldienne découvre une capitale, Paris, sous le jour neuf d’un enchantement poétique. Le narrateur, de Notre Dame aux répétitions de Pina Bausch, s’exhausse, aux rythmes des phrases qu’il se murmure, hors des jours à chacun dévolus, insufflant à la moindre de ses rencontres l’exigence d’une vie consacrée par l’art et l’érotisme. Loin de la chair triste et des slogans vides il prend le monde à contrepied comme pour en dessiner une vérité plus authentique, et enfin le retrouver avec gratitude quand d’autres le quittent plein de colère et de ressentiments. Dans ce premier Cercle le monde se fait dévoilement permanent et le narrateur après avoir abandonné son travail sur un coup de tête, largué les amarres qui l’attachaient au quotidien comme on plonge dans le gouffre de Baudelaire ─ « pour y trouver du nouveau », évalue là la mesure de sa quête. Son programme : abandonner un monde voué à la mort et au nihilisme pour mieux s’y glisser, et au plus sensible de son être intime traverser, enfin, et la mort et le nihilisme.

1277558673.jpgCercle II : L’Enfer
« Tu veux ma mort ? Prends-la, moi je garde ma vie ! » lance Jean Deichel, le héros de Cercle, à un homme qui le menace d’un couteau. Ainsi le périple initiatique qui emmène le narrateur de Notre Dame à Auschwitz, et lui fait traverser l’Europe, restera à l’aune de ce défi : recomposer, à mesure que le roman s’écrit sous les yeux du lecteur, les mots  enchantés qui appellent la vie et conjure la mort, tandis qu’il s’enfonce jusqu’à l’origine même du nihilisme occidental. La légèreté de la première partie laisse place à la face pluvieuse et noire d’un monde détruit, Berlin puis la Pologne, où gisent en hallucinations des personnages obsédés par la destruction qu’ils rejouent continuellement sans parvenir pour autant à la dépasser. Le roman pivote alors, en son point central, et retourne sur le visage joyeux des premières pages un masque de cauchemar. La magie érotique du début cède son trône de chair à une pornographie lugubre faite de sang et d’errances à moitié psychotiques. Le narrateur perd ses phrases, souffre dans son corps et s’enténèbre de délires avant de se ressaisir : « Il faut reprendre vie ! ». C’est donc traversé par l’évènement capable de juguler le ton monocorde du nihilisme qu’Haenel avance sa littérature, et c’est en écrivant qu’il redécouvre l’ordre intimé à l’origine de son histoire ; l’œuvre semblable à la vie, mais aussi, et surtout, la vie comme une œuvre. Tel est, pour Haenel, l’évènement absolu : la Vie sacrée, capable de briser le nihilisme d’un jet vertical quand il nous oblige au contraire à vivre allongés… en somme une extase…

Cercle III : Extases
La langue d’Haenel illustre on ne peut mieux cet hédonisme soucieux, qui, plutôt que d’étouffer sous la jouissance, sait recueillir et cultiver son désir. C’est une poésie douce et légère, qui enfle sans jamais s’alourdir, et s’envole en de belles métaphores ciselées. Rien ne semble grave quand on le lit tandis que tout est pris au sérieux, cependant que tout fait signe et sens. Peut-être sont-ce là, d’ailleurs, les limites de ce livre qui à force d’enchainer les extases et d’en dégager, loin d’elles, la part obscur, qui les gouverne pourtant longtemps après qu’elles soient retombées, donnent l’impression de rater cette part essentielle, tenant l’homme plus certainement que quoi que cela soit d’autre : la souffrance. Or, la souffrance vécut par le narrateur, bien réelle quoique atténuée sous l’effet d’une langue primesautière,  ne ponctue ses illuminations répétées que par à-coups comme pour par son négatif indiquer la route à suivre, tandis qu’elle est plus sûrement l’ingrédient d’une alchimie mystérieuse qui par le sacrifice offre l’extase, et non pas seulement un seuil à dépasser auquel il faudrait savoir un jour mettre terme. Mais là n’est pas nécessairement le propos d’Haenel qui désire surtout faire œuvre de Joie et retrouver par une Vie libérée d’autres symboles tutélaires et d’autres lois que celles qui nous asservissent. Un panthéon tourbillonnant se dessine tout au long de ce livre duquel se dégage quelques figures essentielles invoquées en chapelet, Moby Dick, Dostoïevski, Flaubert, Ulysse, les femmes, la femme, la danse et les statues, qui reviennent en cercles magiques, jusqu’à la mystique juive qui, à la fin, nous laisse penser qu’à travers le vide, les femmes, et les phrases, Haenel découvre sans le savoir, plus encore qu’une Vie authentique, ce Dieu sensible au cœur que Pascal nous raconte… 
                       

 

Rémi Lélian


Yannick Haenel, Cercle, Gallimard, 2007, 498 pp.

 

Artefact de Dantec

Par Rémi Lélian 

768108632.jpgAprès l’ultime volume du T.D.O. Dantec revient à la prose romanesque avec Artefact, roman machine, et labélisé en tant que tel d’un numéro de série, comme son sous-titre l’indique : Machine à écrire 1.0., mais c’est aussi un roman trinitaire et expérimental scindé en trois parties qui, bien que chacune équivalent à elle seule un roman, s’imbriquent l’une dans l’autre pour résonner ainsi en écho au Mystère de la Trinité, que le romancier canadien se propose d’explorer tout du long des 566 pages de ce nouveau livre.

Vers le nord du ciel
Roman Machine alors puisque le style de la première partie semble plus proche d’une écriture lourdement démonstrative que des subtilités magiques de la langue de Racine ─ écriture machinique refermée sur elle-même, avec ses redondances multipliées jusqu’au vertige, lassantes tant elles paraissent relancer artificiellement la narration, qui n’en a pourtant pas besoin, comme si l’auteur espérait tromper son lecteur sur la pauvreté de son style avec quelques procédés grossiers capables de noyer la maladresse sous les oripeaux d’une fausse grandiloquence. L’histoire elle-même s’approche plus de la série B voire Z que de l’aventure romanesque. Cependant Dantec semble moins intéressé par la tenue de son récit que par les figures et les concepts qu’il en dégage, les personnages devenant de la sorte les réceptacles cathartiques où s’amalgament les interrogations du romancier sur la filiation, la grâce et la transcendance, le tout projeté sur la toile de fond cataclysmique des attentats du onze septembre. Aussi faut-il patienter jusqu’aux dernières pages de Vers le nord du ciel pour retrouver le narrateur génial de Cosmos Incorporated. C’est que Dantec n’est pas à prendre à la légère, et bien loin de l’image médiatique qui nous le montre en graphomane vindicatif, il semble mieux se connaître que nous ne pourrions le croire. Certes, son écriture est pleine de défauts, faite de formules à l’emporte pièce et de facilités stylistiques, mais ces  défauts, Dantec les maîtrise et les retourne sur eux-mêmes pour finir par les transcender à l’intérieur d’une narration dont la puissance approche celle du Dostoïevski de Crimes et châtiments, tant il est comme lui capable d’envoler un récit neutre vers le sublime, l’espace des dix dernières pages, sans que le lecteur n’eut soupçonné un instant auparavant à quelle altitude il s’apprêtait d’être élevé.

955702701.jpgArtefact : le lyrisme des machines
Cependant avec la seconde partie éponyme, le style s’assouplit ; plus calmes, les phrases s’enchainent et les répétitions s’estompent pour abandonner leur place à une étrange poésie robotique dont la mécanique, après s’être rodée lors de la première nouvelle, commencerait à trouver là son rythme essentiel. Ce que nous prenions simplement pour une incurie technique ─ peut-être en est-ce d’ailleurs, mais, alors, domptée en une direction choisie ─ nous apparaît maintenant comme le matériau adéquat à ce triptyque mécanique. Il y a donc une dynamique qui rayonne du plus profond de chacune des pièces de ce volume, où les figures mythiques de l’extraterrestre, de l’écrivain et du tueur en série, nous permettent d’approcher les abîmes en lesquels se désintègre l’âme humaine. L’identité, la responsabilité, la personne, l’altérité, déclinent leurs variétés sémantiques et psychologiques au fil des trois récits tandis que Dantec les passe au crible de la fiction comme pour en fixer, sur papier, la paradoxale réalité de chair. Il ne s’agit plus alors d’une  littérature récréative mais d’une ascèse métaphysique et spirituelle qui remue l’âme et la chair tandis qu’en contre plongée, le Verbe la surplombe. L’écrivain n’est plus un technicien méthodique affairé à son ouvrage mais le prisme chaotique au travers duquel la réalité prend corps et forme, rejouant sans cesse son rôle d’écrivain à l’aune des phrases qu’il est en train d’écrire. Avec la nouvelle Artefact Dantec nous livre là son récit le plus expérimental mais aussi le plus intime puisqu’il y confond la narration et le narrateur dans une gémellité trouble qui décalque l’auteur à la place du Créateur pour le positionner en dieu inconscient, étranger à lui-même, sujet du livre qu’il écrit et dont il ignore pourtant le scénario.

Le Monde de ce Prince : généalogie du Mal
Mais il y a chez Dantec d’autres transformations, et des grâces du baptême, il connaît aussi, son tragique et antérieur pendant, la Chute pour lui consacrer l’ultime partie de son roman ; assurément un de ses textes les plus forts et les plus violents écrits à ce jour, et qui recoupe peut-être un pari littéraire des plus audacieux : attacher sa prose à la définition du mal. Une nouvelle fois l’histoire importe peu, et les péripéties scénaristiques ont moins de valeurs que la pulsation métaphysique du Mal à l’étude de laquelle s’attèle Dantec. Le lecteur poussé dans ses retranchements ne peut que plier face au Mal, décrit, ici, en opposé des deux autres récits, Vers le nord du ciel et Artefact, dans sa plus implacable variété, dans son fanatisme impérial. Vision terrible et désenchantée où l’horreur va de pair, et en intensité montante, avec l’unique réalité dont elle semble être la dernière mesure et l’axiome définitif. Dantec se fait juge implacable d’un monde déjà condamné ; il tient bon les enjeux de sa nouvelle grâce à une cohérence philosophique à laquelle il ne se soustrait jamais, et qui le place en tête de liste de ces auteurs visionnaires capables de révéler d’un même geste vers quels abîmes nous nous dirigeons et comment nous nous y sommes acheminés jusqu’à présent.

Pour conclure, Artefact par ses qualités et ses défauts figure peut-être parmi les premiers authentiques romans de l’ère du nihilisme, comme Drieu en son temps avec Gilles faisait corps avec la décadence. Plus encore, il est à l’image de son auteur : un génie maladroit, presqu’aussi tapageur qu’il est subtil, et dont on peut dire avec certitude qu’il est aujourd’hui l’un des rares écrivains, en France, à véritablement construire une œuvre.

Rémi Lélian

Maurice G. Dantec, Artefact, Albin Michel, 2007, 566 pp.